jeudi 18 mars 2010

Ma Grand-Mère

Aujourd'hui ma grand-mère a eu 85 ans. Pourquoi vous parlerais-je de ma grand-mère ? Qu'a-t-elle de plus qu'une autre grand-mère? Je ne peux pas dire que j'ai jamais été proche d'elle. Nous venons de deux mondes complètement différents. Je ne peux pas dire, comme Mickey 3D, que "mes plus lointains souvenirs remontent jusque dans ses bras". Elle n'est même plus la grand-mère que j'avais étant enfant. Ce n'est plus exactement la même personne.

Ma grand-mère est atteinte de la maladie d'Alzheimer. Parfois transparait un trait de caractère authentique. Parfois même pendant environ 8 secondes (et 8 secondes, c'est énorme) elle est lucide. En cette période de transition pour moi, je la vois tous les jours. Tous les soirs nous la ramenons chez elle à pied en la tenant par le bras puis ma mère la couche. Elle vit dans un autre monde, et je vois que c'est pénible pour elle, je le lis sur son visage, je pense que de temps en temps elle se rend compte qu'elle "gatouille". Une des caractéristiques de la maladie, chez ma grand-mère, est de ressortir des souvenirs de son enfance, de poser des questions comme si elle vivait encore sa jeunesse. Des souvenirs incroyablement précis sur les bâtiments, les gens, telle personne. Et souvent il faut lui dire "Mais tu sais Mémé, M. Bidule est mort il y a bien longtemps". Et là je la vois troublée, et puis au bout de quelques secondes ça n'a plus aucune importance, elle est passée à autre chose, comme une enfant.

J'entends des gens dire qu'elle retombe en enfance, mais ce n'est pas vrai. Un enfant apprend, ma grand-mère désapprend.

Si elle vit dans le passé et se trompe en permanence sur la notion de temps (elle confonds passé, futur et présent), si elle est capable d'exprimer des souvenirs vieux de plusieurs décennies, il lui est en revanche impossible d'imprimer dans sa mémoire le moindre évènement récent ou immédiat.

Je crois que le plus troublant pour l'entourage est de voir la personnalité du malade changer. Ce n'est pas seulement qu'elle paraît être une enfant parfois, elle paraît être une autre enfant, qu'elle n'a jamais été. C'est très déstabilisant pour la famille. Evidemment surtout pour sa fille, ma mère. Cela fait sourire, ou exaspère ma mère. Connaissant le type d'éducation que ma grand-mère avait reçue, je comprends que ses comportements n'ont jamais pu être un élément de sa personnalité, à aucun moment de sa vie. Il arrive très souvent que ce soit de la démence. Des rires exagérés, des réactions infantiles incongrues, des mouvements de panique. Je lui dis de se calmer, des fois je lui dis "Mémé, tu gatouilles!". ça détend l'atmosphère ....

Et aussi je la regarde avec beaucoup de tendresse. Surement plus que si elle n'était pas malade. Parce que je sais que c'est une maladie dégénérescente, avec tout ce que cela implique. Non seulement elle ne s'améliorera jamais, mais en plus cela empirera, touchant les fonctions neurologiques, psychomotrices, et ce jusqu'à la mort. Et très certainement aussi parce que c'est ma grand-mère, ma seule grand-mère. Après elle ce sera une nouvelle génération, et puis ensuite mon tour. Et les années passent vite. Qu'aurai-je accompli d'ici là?

Je crois que la maladie et la mort des proches nous renvoient le reflet de notre existence. "Parce que dans quelques années, le temps d'un souffle à l'échelle de l'humanité, moi aussi j'en serai là. Aurai-je mieux fait qu'elle ? Qu'aurai-je accompli ? Serai-je satisfait de ce que j'ai fait de ma vie ?" Ces questions me taraudent. Il est évident que j'ai tort de me les poser. Que je dois vivre ma vie le mieux possible, en faisant tout ce que je veux le plus possible.

Ce qui m'étonne, en me relisant, c'est que je ne me pose même pas la question de savoir ce qu'il m'arrivera si je me retrouve dans la même situation, avec la même maladie ! Non, ce qui me trouble, c'est plutôt la perspective de la fin de mon existence. Il est donc évident que la mort d'un proche nous enlève quelque part un morceau de notre propre vie. Puisque c'est notre sang. Et pourtant, c'est aussi sans doute ce qui est beau, d'être dans ce cycle de la vie, de venir, d'exister, puis de partir. Comme un mouvement perpétuel.

1 commentaires:

  1. très émouvant ce que tu écris sur ta grand-mère... J'ai vécu la même chose avec la mienne, sauf que moi, elle me demandait tous les jours qui j'étais, et elle était toujours ravie d'apprendre que j'étais sa petite-fille. Alors, moi, j'ai toujours trouvé cette maladie "normale" car je l'ai toujours connu comme cela.
    Moi aussi, il y a quelques temps, j'avais peur de la mort, la mienne, celle de mes proches... Et puis, la 1ère chose que j'ai ressenti à l'accouchement de mon 1er enfant, c'est vraiment le sentiment qu'une partie de moi se prolongeait pour l'éternité, et je n'ai plus eu peur de la mort. Enfin, de la mienne, en tous les cas! Moralité: Fais un gosse! ;-) Stéphanie

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